Les secrets sulfureux du Chabanais, le lupanar cinq étoiles de Paris, résonnent encore comme une ode aux nuits où la République française avait la culotte légère.
Pendant près de soixante-dix ans, l’adresse fit accourir politiques et célébrités, tous empressés de troquer la gravité des discours pour la gravité d’un corset défait. Paris, Ville lumière ? Certes. Mais aussi capitale des ombres, là où les bordels rivalisaient de faste ou de sordide, selon le portefeuille du client. Dans leur Roman des maisons closes, Nicolas Charbonneau et Laurent Guimier ressuscitent ce carnaval des plaisirs clandestins, ouvertement toléré dès le Second Empire, avant de se voir renvoyé aux catacombes de l’Histoire après la Seconde Guerre mondiale.![]() |
| Rue Chabanais, à Paris, se tenait une maison close qui accueillait ministres, diplomates, hommes d'affaires, princes et artistes. © https://www.alamy.com / Alamy Stock Photo |
Parmi ces adresses qui firent frissonner guides et initiés, trois noms surgissent comme les Rolls-Royce de la débauche française : Le Sphinx, le très mondain One Two Two et, surtout, l’inoubliable Chabanais. Là, point de vulgaire crapulerie : on y croisait des ministres, des diplomates, des princes et des écrivains, unis dans une liturgie charnelle où la République suspendait ses querelles. Le prince de Galles, Maupassant, Anatole France, Pierre Louÿs, jusqu’à l’austère Ernest Renan, auteur de la Vie de Jésus, montaient l’escalier au bras de la patronne comme d’autres gravissent celui d’une sacristie. Quant à Toulouse-Lautrec, surnommé La Cafetière pour cause de priapisme, il écumait les chambres comme un moine soldat d’un ordre nouveau.
Si le Chabanais devint mythe, c’est grâce au flair d’une femme : Kelly, ex-prostituée reconvertie en papesse du plaisir, et dont l’ambition n’avait d’égale que la ruse. Placé entre la Comédie-Française, la Bourse et la place Vendôme, le temple de Kelly aimantait les membres les plus fringants du Jockey Club, trop heureux de noyer leurs scrupules dans une coupe de champagne avant d’aller tâter des charmes qui coûtaient le prix d’une voiture.
Car ici, luxe, vice et volupté composaient le menu. Au 12 rue Chabanais, les visiteurs traversaient des salons pompeux, dont un salon pompéien où l’on choisissait sa compagne comme on sélectionne un grand cru. Les chambres rivalisaient d’exotisme : gothique, mauresque, hindoue, japonisante, avec tapis anciens et laques raffinées, récompensée même à l’Exposition universelle de 1900. Oui, la IIIe République pouvait être prude en façade, mais sous les draps, elle se montrait d’une ouverture d’esprit réjouissante.
La trentaine de courtisanes sous la férule de Kelly n’avaient rien des filles à soldats. Équipées de toilettes neuves deux fois l’an chez Krebs, elles valaient cher : une bouteille équivalait à deux cents euros d’aujourd’hui et une passe démarrait à mille. Le prince de Galles, futur Edward VII, en fit son théâtre intime, exigeant qu’on remplît sa baignoire de champagne pour y plonger ses protégées avant de vider le breuvage avec ses compagnons. Il fit même inventer la fameuse chaise à volupté, engin à étriers lui permettant, malgré son embonpoint, de chevaucher deux partenaires à la fois.
Le Chabanais acquit bientôt une célébrité à faire pâlir la tour Eiffel. Lors de l’Exposition universelle de 1889, pas moins de dix délégations étrangères demandèrent officiellement à y faire halte. La nuit de l’inauguration vit disparaître 332 bouteilles de champagne, record homologué par la postérité. Dès lors, une visite au Chabanais devint rituel protocolaire des invités de la République, pudiquement codé « visite au président du Sénat ».
Mais toute fête a sa gueule de bois. Réquisitionné par les Allemands en 1940, le lieu connut un dernier baroud d’honneur au service de la Wehrmacht avant de fermer en 1946, victime de la loi Marthe Richard. Les décors furent dispersés sous le marteau des commissaires-priseurs. La baignoire de dragon, joyau du prince de Galles, passa d’antiquaire en collectionneur avant d’atterrir entre les mains de Salvador Dalí, qui en fit un pot de fleurs psychédélique avec combiné téléphonique intégré. Les galipettes de la Belle Époque avaient cédé la place à un surréalisme moins charnel, mais tout aussi délirant.
Le Chabanais, ce lupanar cinq étoiles, n’était pas qu’une maison close : il fut une scène où se joua l’hypocrisie élégante d’une époque, un théâtre où les puissants se mettaient nus avec autant d’ardeur qu’ils cachaient leurs secrets en plein jour.
Source : Le Point.fr
#Le_Chabanais

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire